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mar. 23 mars 2021 Associations # Saint-Nazaire

Matière, gestes de travail et art

Invitée en résidence par le Centre de culture populaire, l'auteure de poésie et performeuse Florentine Rey se laisse absorber par Penhoët, ses chantiers, son histoire, ses gens.

Nous l’avons rencontrée dans sa chambre d’hôte de la Compagnie des 5 Mondes, ancienne pension de famille du début de la rue de Trignac, où elle logera durant ses deux mois de résidence répartis en trois périodes échelonnées de mars à juin. « J’ai répondu à une proposition de résidence du Centre de culture populaire sur le thème très ouvert du travail. C’est la première fois que je viens à Saint-Nazaire, je découvre. Si je retrouve des similitudes avec Saint-Etienne dont je suis originaire, je suis très impressionnée par les Chantiers voisins, les bruits, les coups, c’est tout un monde sonore dans un environnement à l’énergie très masculine. Dans ce quartier où l’on voit tant de boutiques aux portes closes, il reste le travail. Je suis comme aimantée, je ne suis d’ailleurs pas encore allée au centre-ville, il y a tellement de choses à ressentir ici », confie Florentine Rey. Ce paysage industriel et humain tour à tour familier et étranger, la jeune femme a pour l’instant juste commencé à l’effleurer.

D’abord, par ce qu’elle appelle le « rêve éveillé » qu’elle mène avec la praticienne en hypnose Marie Lisel, exploratrice sensorielle et elle-même artiste : « Je marche où on me laisse aller sur les chantiers, Marie Lisel est au téléphone, je lui décris ce que je vois, elle me donne des consignes, elle me guide, et je laisse libre cours à mon imagination. Le rêve éveillé met en avant le pouvoir de l’imaginaire, cette ressource infinie et libre que l’on a tous en soi. » Ce travail fera l’objet d’une publication de poésies.

Ensuite, en demandant aux personnes qu’elle croise d’écrire de façon anonyme un texte très court à partir du mot “Demain”. Texte dont elle se plaît à bousculer la syntaxe et les mots, « comme un coup de vent », parce que les choses qui nous arrivent ne sont pas toujours prévues et qu’il faut bien les recevoir comme telles. Un recueil de ces coups de vent poétiques devrait également être édité.

Et rendez-vous est pris pour qu’elle puisse observer les gestes d’amarrage et de largage des lamaneurs et ceux des épisseurs de câbles. Elle souhaite en effet filmer les gestes d’ouvriers encore porteurs de symboles, quand « ils fabriquent à partir de la matière et non en appuyant sur un bouton ». Une fois dans leur contexte de travail, une fois hors contexte, lorsque le corps en mouvement porte en lui la mémoire de ces mêmes gestes. Expérience qu’elle a déjà réalisée avec des pilotes de ligne, qui refaisaient leurs gestes de pilotage dans des lieux bien éloignés de leurs cabines, dans leurs cuisines par exemple, et sur lesquels elle portait alors un regard décalé pour rencontrer l’ancrage dans le sensible et la noblesse poétique du geste de travail.

« Les pilotes étaient fiers de devenir inspirants pour les autres, d’entrer dans la sphère artistique. Il s’agit pour moi de montrer le potentiel créatif des gens à travers la forme quasi chorégraphique que devient par exemple le geste d’un marin sans bateau. Les images que je filmerai ici seront projetées sur scène et je verrai comment mon corps peut fonctionner avec cette matière-là. Cela donnera un spectacle prévu à Saint-Nazaire avant la fin 2021. »

Et ce n’est pas tout : Florentine Rey dirigera également des ateliers d’écriture sur le travail en période de Covid à partir des temps d’échanges d’un groupe de parole déjà constitué en partenariat avec le Comité des œuvres sociales du personnel territorial de la Région nazairienne (COS) qu’anime le sociologue et ergonome Damien Cru, et dont résultera encore une fois une publication.

Une plongée en atmosphère profonde, donc, qu’elle prépare avec tous ses sens, la Compagnie des 5 Mondes, où se croisent travailleurs des Chantiers, artistes, tout le passé du quartier et la silhouette de Jacques Higelin qui y posa son sac à l’occasion de la remastérisation du film Le bonheur est pour demain, s’avérant une bonne porte d’entrée. 

* Auteure de nombreux recueils de poésies, dont Le bûcher sera doux ou Je danse encore après minuit. A sortir prochainement : L’année du pied-de-biche (éd. du Castor Astral) et une co-traduction avec Franck Loiseau du recueil Drive, d’Hettie Jones (éd. Bruno-Doucey).

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