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mar. 08 janv. 2019 Portraits

« Ces femmes donnent une leçon de vie »

Accompagné d’Audrey Lamy, le réalisateur Louis-Julien Petit revient sur son aventure de trois années qui a abouti au film “Les Invisibles”.

Louis-Julien Petit ©Lamachere/Sipa – Audrey Lamy ©Abaca

Estuaire. D’où vous est venue l’idée de mettre en lumière les femmes de la rue et celles qui les accompagnent, les  travailleuses sociales ?
Louis-Julien Petit. La réalisatrice Claire Lajeunie* m’a dit que, derrière ces histoires, il y aurait peut-être un film à faire. Pendant plusieurs mois, elle a investigué dans ce milieu, a rencontré des femmes sans abri et les a suivies. Cela a donné un documentaire, Sur la route des invisibles, puis un livre** dans lequel elle donne son point de vue. Dans ce récit, il y a de la tragicomédie, et c’est ce qui m’a plu. Pendant un an, j’ai été bénévole dans des centres d’accueil pour femmes et j’ai été confronté à un ascenseur émotionnel permanent. L’humour est utilisé comme un bouclier par ces femmes, une passerelle, aussi, pour communiquer.

Comment avez-vous choisi ces actrices ?
L-J.P. Elles ont été rencontrées dans des foyers. Celles  qui jouent Julie et Catherine sont des personnes du documentaire de Claire Lajeunie. On a fait des ateliers d’une ou deux heures, et là, j’ai vu leur personnalité. C’est ce que je cherchais. Ces femmes donnent une leçon de vie à tous, elles ne se plaignent pas. Elles nous rappellent aussi que dans chaque parcours de vie, on a besoin de quelqu’un.
Audrey Lamy. Dans notre quotidien, on ne les voit plus. Cela fait du bien de nous le rappeler. Ces femmes ont une vie, des compétences. Etre dans leur situation peut arriver très vite… Il n’existe pas deux catégories de personnes, nous partons juste avec des cartes différentes.

Les Invisibles : les femmes de la rue en lumière.

Dans le film, ces “invisibles” ne sont pas que les femmes de la rue…
L-J.P. Oui, ce sont aussi les travailleuses sociales, celles qui ne sont pas aidées à aider… C’est un film sur la limite de l’aide et de l’entraide, sur la quête de soi et la reprise de confiance. Quand on était dans les centres d’accueil, certaines assistantes sociales nous ont fait comprendre du regard que oui, parfois, elles ont pu être amenées à transgresser la loi, comme le fait Audrey dans le film pour le centre L’Envol. Elles s’impliquent, se démènent pour trouver des solutions, mais n’ont pas de reconnaissance, ni de l’administration ni des femmes accueillies, car une fois qu’elles s’en sortent, elles ne se retournent pas.

Pourtant, comme dans votre précédent long métrage, Discount, vous peignez une réalité sociale sans blâmer.
L-J.P. Dans mes films, il n’y a pas de gentils ni de méchants, tout le monde est victime et coupable. Par contre, dans Les Invisibles, je dénonce les arrêtés anti-mendicité et l’utilisation de l’architecture pour empêcher les personnes sans abri de dormir à certains endroits, c’est ignoble. J’ai envie de défendre ce sujet-là et la comédie sociale le permet, comme le fait Ken Loach qui dit ses révoltes à travers ses films.

Audrey Lamy, que retenez-vous de ce tournage ?
A.L. Ça été très enrichissant. On avait aussi une bonne pression car ces femmes sont de très bonnes actrices. Mon objectif en tant que comédienne a été de raconter au mieux la réalité. La scène des pancartes a été l’un des moments les plus forts du tournage. Dans le scénario, c’était trois lignes. Au final, tout le monde voulait prendre la parole, s’exprimer. On a toutes oublié les caméras !

Comment avez-vous utilisé ces moments d’improvisation et de spontanéité ?
A.L. Parfois, Louis-Julien me disait d’entrer dans le champ alors qu’au départ je n’étais pas prévue dans la scène. Quand on tournait, il nous parlait, nous donnait des indications. C’est une méthode vraiment prenante qui demande beaucoup de concentration, d’écoute, il faut se réinventer. On n’est pas dans le confort du texte appris. C’était pour moi une nouvelle façon de travailler.
L-J.P. Mon objectif est de saisir le moment de vérité. J’admire le travail de Maurice Pialat qui cherchait à donner de la vérité aux scènes. Dans mon travail, il y a un cadre, c’est sûr, mais ensuite, je cherche le lâcher-prise. Pour ce film, les femmes se sont dépassées, elles étaient dans l’instant présent.

* Claire Lajeunie est journaliste et réalisatrice.
** Sur la route des invisibles – Femmes dans la rue, éd. Michalon, 17 €.

Lire notre zoom pour le film Les Invisibles.

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