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mar. 12 janv. 2021 Portraits # Saint-Nazaire

Est-ce ainsi que les hommes vivent ?

Christophe Bouvier est un photographe tout autant “à côté” qu'“au cœur”. A côté des courants à la mode. Au cœur de sa ville, Saint-Nazaire.
Aux couchers de soleil retravaillés, aux sites touristiques idéalisés et aux industries aussi lumineuses que des buildings new-yorkais, il préfère les chemins de tous les jours. Rencontre.

Estuaire. Vous semblez concentrer vos photographies sur Saint-Nazaire. Est-ce parce que vous trouvez cette ville “photographique” ?

Christophe Bouvier. Je fais principalement des photos de Saint-Nazaire car c’est là que je vis et que je travaille le plus souvent. Je viens de la campagne et je suis ici depuis onze ans, j’y suis bien. J’aime marcher dans cette ville, l’observer, loin du spectaculaire et des superlatifs proches de l’inhumain qu’on lui attribue. J’arpente ses endroits quasi déserts, je vais là où les gens vivent et bossent, là où se trouve le quotidien du coin de la rue.

Vos photos n’ont rien de cartes postales, on y lit une solitude, comme une mélancolie. C’est ce qui vous habite ?

Je ne recherche pas des sujets qui expriment la solitude, c’est moi qui suis un solitaire, qui privilégie les lieux où je vais rencontrer peu de monde. Je fais presque des photos “documentaires” dans des rues ordinaires, bien loin de la démesure. Je ne fabrique pas de scénographie, mes clichés sont souvent frontaux, même si j’évolue. Mon œil se pose sur l’incongru, sur les accidents, ce sont eux qui me racontent des histoires. Et s’il y a humour, c’est en raison de ces accidents dans la géométrie de la ville. Je ne fais pas de l’abstrait, les gens, l’activité humaine sont toujours en pointillés dans chacune de mes photographies. Je suis aujourd’hui intermittent du spectacle, mais je suis de formation archéologue et j’ai travaillé dans les monuments historiques. J’ai une longue histoire avec les murs… Dans l’archéologie, avant de procéder à des fouilles, on fait des sondages. Je regarde ainsi et l’appareil photo est mon outil, il m’aide à discerner des choses qui se mettent à exister autrement.

La plupart de vos clichés sont pris de nuit, ou plutôt entre chien et loup. Est-ce en raison de votre métier de technicien lumière qui vous ferait préférer les lumières artificielles ?

Je les prends en général en allant bosser ou en rentrant chez moi, la nuit ou au crépuscule. Et je fais moins de clichés en été, je n’aime pas les ciels bleus en photo. Cette ville m’étonne toujours, parfois jusqu’à l’obsession, et je connais bien ses lumières. Il m’arrive de revenir sur les mêmes lieux et d’y voir des différences : une voiture en plus ou en moins, une plante qui a poussé, quelque chose qui m’avait échappé, mais surtout des traces humaines que le changement de lumière rend visibles. Je compose des cadrages de plus en plus simples, avec le moins d’effets possibles. D’une certaine façon je suis à la recherche de traces à quoi se raccrocher dans un monde de vitesse, où on construit, on casse, on construit.

Vous êtes une personne discrète, vos photos ne sont visibles que sur Facebook, elles ont pourtant attiré sur Saint-Nazaire l’œil d’un réalisateur…

Oui, Gallien Guibert a découvert mes photos et a eu envie de venir faire des repérages pour le décor de son film Faux départ, un thriller sur la perte et la disparition qui sera tourné l’année prochaine. Il y a trouvé l’atmosphère qu’il recherchait.

Propos recueillis par Mireille Peña

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