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sam. 12 sept. 2020 Cinéma # Salle Jacques-Tati

[zoom] Un pays qui se tient sage

(France 2020) documentaire de David Dufresne.
Durée : 1h25.

Note de la rédaction :

“Un pays qui se tient sage” : la phrase résonne de suite. En écho à celle du policier filmant sur son smartphone les lycéens de Mantes-la-Jolie agenouillés et mains sur la tête. Image triomphante d’un pouvoir sans limite. Quel est ici le sens de “se tenir sage” ? Un Etat a-t-il le droit d’exiger qu’un peuple se “tienne sage” ?

Le réalisateur David Dufresne* pose ici un départ de réflexion sur la place et le rôle de la police dans toute démocratie à partir de la définition de l’économiste et sociologue Max Weber (1919) – « L’Etat est cette communauté humaine, qui à l’intérieur d’un territoire déterminé (…) revendique pour elle-même et parvient à imposer le monopole de la violence physique légitime. » – raccourcie aujourd’hui par certains politiques et médias en « L’Etat a le monopole de la violence légitime » dans ce qui serait un Etat de droit vertical.

Pour ce faire, il a projeté des images de répressions policières qui ont pu tourner sur les réseaux sociaux tout le long du mouvement des Gilets Jaunes, juxtaposées à des discours du président
Emmanuel Macron, images commentées, décryptées, décrites par des témoins, des protagonistes, des intellectuels, des membres de syndicats de policiers, des travailleurs sociaux, des historiens… Mais ça, le spectateur ne le saura qu’à la fin du film quand le statut de chacun sera dévoilé. Et c’est là toute l’intelligence de David Dufresne qui ne permet aucune hiérarchisation ni stigmatisation des paroles. Face à ces scènes pourtant connues projetées sur grand écran, les visages sont concentrés, horrifiés, révoltés, sceptiques, miroir éclaté d’un profond traumatisme national.

Un pays qui se tient sage n’est pas un pamphlet, c’est un film absolument politique qui, en faisant se confronter les points de vue, dépasse l’indignation et l’émotion.

Qu’est-ce que la “légitimité” ? En quoi le droit moral de gouverner au nom des citoyens diffère-t-il d’une violence légale ? Le pouvoir doit-il reposer sur le consentement ou sur la répression ? Maintenir l’ordre signifie-t-il maintenir les institutions ou protéger les citoyens ? Y aurait-il confusion entre Etat et police ? Les démocraties seraient-elles en train de basculer dans des régimes préventifs, d’empêchement d’expressions multiples ?

Toutes questions indispensables pour comprendre notre système de société où ce nouvel axiome “L’Etat a le monopole de la violence légitime” semble oublier l’article 12 de la Déclaration des droits de l’Homme (1789) : “La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée.”

* Journaliste, reporter, écrivain, co-fondateur de Médiapart, réalisateur de Webdocumentaires, Grand prix du jury des Assises du journalisme de Tours.

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