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lun. 14 juin 2021 Cinéma # Salle Jacques-Tati

[zoom] 143 rue du Désert

(Algérie 2019) documentaire de Hassen Ferhani.
Durée : 1h43.

Note de la rédaction :

143 rue du désert, c’est l’adresse du café de Malika. Cela pourrait aussi se dire 143 route nationale 1, qui relie Alger au Niger, ou 143 sur la Transsaharienne, qu’importe. Juste ce chiffre inscrit à la main sur une petite bâtisse de briques peintes en blanc plantée au bord d’une bande de bitume. Nul besoin d’enseigne, un acacia trop maigre pour faire de l’ombre suffit à signaler où stationner sa voiture et à dire qu’ici, on s’occupe de vous. Autour : la platitude pierreuse du plateau du Tademaït. Dedans : Malika, la patronne plus toute jeune. Assise près de son chat, elle regarde devant elle. Quoi ? Le temps qui s’égrène goutte de sueur après goutte de sueur ? Sa vie ? Le vide ?

Que l’on ne s’y trompe pas, si le café de Malika est au milieu de nulle part, c’est le monde lui-même qui vient jusqu’à lui depuis plus de vingt-cinq ans. Parce que le n°143 devient le centre du pays quand s’y s’arrêtent camionneurs en tout genre, hommes de drôles d’affaires, musiciens en tournée, imams rentrant de prédication, habitués et inconnus, migrants d’Afrique subsaharienne qui montent vers le Nord, et même quelques routards comme cette jeune étrangère à moto, la seule cliente féminine que nous verrons de tout le documentaire. Ils interrompent un moment leur voyage pour un café ou un thé, du pain trempé dans des œufs ou un paquet de cigarettes. Et surtout pour Malika, cette femme maternante et entêtée, qui écoute sans sembler juger, qui ne manque pas d’humour si elle est d’humeur, qui ne dit rien d’elle ni du chemin parcouru avant de suspendre ses pas à ce point précis du rien. Près d’elle, les hommes parlent à mots maladroits entre deux silences. Et c’est toute l’Algérie que l’on entrevoit, avec son chômage, ses petits boulots, ses magouilles, ses désillusions, sa défiance pour ses dirigeants, ses amertumes et ses blessures encore ouvertes. Mais aussi avec la force de son ironie et sa dignité.

Le cinéaste Hassen Ferhani est resté un mois et demi à filmer en plans tour à tour rapprochés ou très larges ces humains en terre hostile et cette femme devenue personnage qui ne sait si elle pourra continuer à travailler dans son refuge du désert quand la station-service avec cafétéria ouvrira ses portes juste en face de chez elle. Modernité oblige. Dans ce qu’il appelle « son road movie immobile », il nous livre un documentaire quasi envoûtant parce que plein de trous de vie. Et nous vibrons comme il a dû le faire quand il a rencontré cette Malika à qui son ami journaliste et auteur Chawki Amari avait déjà consacré quelques pages dans son récit Nationale 1. Chawki Amari apparaît d’ailleurs dans le film, tout comme le comédien Samir El Hakim, tous deux se mêlant aux “vrais gens”. Nous ne vous dirons pas dans quels rôles ni si Malika s’y est laissée abuser. Et nous prend le désir de passer boire un thé trop sucré chez elle, au 143 rue du Désert.

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