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mer. 11 déc. 2019 Rendez-vous # Saint-Nazaire

Le roman noir de l’Histoire

Ce mercredi 11 décembre, l’association nazairienne Auteur, lecteurs dans la ville reçoit Didier Daeninckx autour de son recueil de nouvelles “Le roman noir de l’Histoire”. Rencontre avec un écrivain et un citoyen d’exception.

Estuaire. Vous avez fait une entrée fracassante dans la littérature en 1983 avec votre deuxième roman paru chez la Noire de Gallimard, Meurtres pour mémoire, qui dénonçait le massacre du 17 octobre 1961. Pourquoi avoir choisi la forme du polar ?

Didier Daeninckx. J’aimais le polar, j’en lisais beaucoup, surtout des américains ou Jean Vautrin. J’étais imprimeur, une des premières industries à être démantelées, je ne voulais pas m’adapter aux nouvelles normes de travail imposées, alors j’ai écrit un premier polar, Mort au premier tour, qui a été édité, puis Meurtres pour mémoire, parce que je devais dire qu’un certain ministre, Maurice Papon, était un criminel. Le polar permettait de toucher le grand public et de prendre par surprise. Ce n’était pas encore un endroit sous surveillance, c’est ça la guérilla de la littérature. Il y a eu pour moi un basculement en 1990 avec La mort n’oublie personne où le personnage faisait une enquête historique sur lui-même, cela n’avait pas sa place dans la Noire. Depuis, j’alterne entre Blanche et Noire. Voyez, c’est le grand historien Patrick Boucheron qui a écrit la préface du Roman noir de l’Histoire, c’est un peu la rencontre de la série noire et du collège de France !

Dans Le roman noir de l’Histoire, vous avez regroupé 77 de vos nouvelles. Comment avez-vous construit cet opus de 832 pages, véritable fresque qui couvre cent-soixante-dix ans d’une autre Histoire de France, non l’officielle écrite par les vainqueurs ?

J’ai écrit plus du double de nouvelles, publiées un peu partout. C’est un ami qui m’a donné l’idée de cet ouvrage pour les 40 ans des éditions Verdier. Je les ai choisies et remises dans une cohérence chronologique, cent-soixante-dix ans de non-lieux de l’Histoire.

Après ce travail, avez-vous porté un regard différent sur votre écriture ou sur les temps de l’Histoire que vous aviez mis en lumière ?

Sur mon style, non, je me suis vu incapable de retrouver les dates ou les périodes d’écriture, j’ai donc dû constater que je n’avais fait aucun progrès depuis mes débuts ! En dehors de toute plaisanterie, j’ai marché sur les chemins manquants. Ce sont cent-soixante-dix années vécues par les vaincus, les voix d’en bas, celles de la résistance, des perdants magnifiques, et j’ai vu une Histoire saisie par l’effroi, un tsunami de sang. La Commune, 14/18, les colonies, la guerre d’Algérie, la Nouvelle-Calédonie, rien n’est dépassé, l’intelligence humaine s’est convertie dans l’industrie de la mort. Apprend-on des traces de luttes ?
Moi, je fouille l’Histoire en mettant le masque de la fiction. Je pars de références historiques avant de me barrer à partir de ce réel, et de toucher ainsi une forme de réalité sensible appuyée sur une matière humaine, ma structure intime. Dans Artana ! Artana !, édité dans la Blanche de Gallimard en 2018, je parle de la banlieue naufragée, de la disparition d’une culture, mais je vais aussi sortir en février un récit non romanesque sur le même sujet. Moi qui suis né à Saint-Denis, qui ai toujours vécu à Aubervilliers, je viens de déménager à Fontenay-sous-Bois. Je reste fidèle à la banlieue, mais je ne peux plus supporter ni accepter la déliquescence des politiques menées dans ces territoires abandonnés.

Justement, comment regardez-vous le présent de notre société ?

Je ne le regarde pas, je le vis. Il y a trop de gens laissés sur le bord de la route, le collectif perd du terrain, nous devons identifier les bafoués et créer un espace commun de lutte, une forme rassemblée. Là, le monde des travailleurs est en retard.

Vous venez à Saint-Nazaire ce 11 décembre. Vous avez une histoire particulière avec cette ville…

Oui, j’y ai vécu des moments inoubliables lors du Festival du crime*. Nous étions une trentaine d’auteurs, dont beaucoup de potes, Thierry Jonquet, Jean-
Bernard Pouy, classés sous l’appellation de “néo-polar français”, parce qu’il faut bien que les marchands apposent partout leurs codes-barres. C’était une manière nouvelle de regarder la réalité, de casser les codes, un courant d’air dans la littérature noire, une provocation aussi dans une société anxiogène. Saint-Nazaire a été un haut lieu de ce mouvement, grâce à des personnes comme Sylvette Magne ou Walter Casagrande**. Et à son décor aussi, une ville recouverte du gris Simenon, qui savait interroger par les arts.

Des souvenirs de moments particulièrement forts ?

Beaucoup. Par exemple, plutôt que d’attendre le chaland avec nos livres dans des salles municipales ou dans un Cosec***, on était allés sur le marché sur le mode un commerçant/un auteur. Moi, j’étais avec un poissonnier qui vantait mes livres, entre huîtres et vin blanc. Je me souviens de micro-débats dans les bureaux de poste. Nous étions là où étaient les gens. Je revois aussi mon ami Charlie Bauer**** dans l’ancienne prison désaffectée. C’était fou, il y avait du monde dans la cour de promenade, aux fenêtres, partout. Ou la fois où on nous a mis dans une bagnole à la sortie du train pour nous amener dans une salle noire. Quand ils ont ouvert les rideaux, on a vu la mer comme sur un écran de ciné, c’était le décor réel des Vacances de M. Hulot. Des moments extraordinaires. J’y ai gardé des amis et j’y reviens avec plaisir.

* Créé en 1987, devenu Délits d’encre en 1994 sous la pression du préfet de Loire-Atlantique.

** Walter Casagrande, plongeur professionnel, a inspiré un des personnages principaux de La repentie (1999).

*** Complexe omnisport.

**** Militant révolutionnaire, auteur de Fractures d’une vie.

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