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Cinéma # Salle Jacques-Tati

[zoom] Banel & Adama

(Sénégal 2023) drame de Ramata-Toulaye Sy avec Khady Mane, Mamadou Diallo, Binta Racine Sy.
1h27.

Note de la rédaction :

Banel e Adama, Banel e Adama…, ces noms-là, Banel les couche sur papier, en noircit des pages et des pages, se les répète en boucle dans sa tête. Avec ce mantra, sans doute cherche-t-elle à conjurer le sort, à déjouer le destin que voudrait lui réserver sa communauté comme les éléments sur lesquels personne ne peut avoir prise. 

Banel et Adama donc, sont amoureux. Très amoureux. Ils vivent heureux. Sont fusionnels. Surtout elle. Banel et Adama semblent liés pour l’éternité. Mais dès les premières images de son long-métrage, la réalisatrice Ramata-Toulaye Sy fait planer le danger. On sent bien que la légèreté de cette image carte postale, celle de femmes africaines chantant aux champs, n’est qu’apparente. Car Banel a des visions. Elle entend des voix. Sont-elles celles des Erinyes, annonciatrices de l’Apocalypse ? Sont-elles celles de sa conscience ? Par sa détermination, son obstination, son obsession, cette femme forte en évoque d’autres. Phèdre ou Médée, pour ne nommer qu’elles. À leur image, Banel inquiète, comme sa passion folle aussi. Pour la satisfaire, elle est prête à tout. Prête à tout sacrifier : amitié, maternité, communauté. Égoïste, passionnée et passionnelle, elle voudrait être ailleurs, garder les vaches avec son mari. Elle et lui. Lui et elle. Seuls au monde. Elle voudrait partir aussi, s’installer à l’orée du village, dans une maison ancienne ensevelie sous le sable. Tout un symbole métaphorique…  

Mais qu’a-t-elle fait en réalité pour gagner le cœur d’Adama et en avoir l’exclusivité ? Et si toutes les tragédies, la sécheresse, la mort des bêtes puis des hommes étaient liées à leur histoire d’amour, au refus d’Adama de devenir chef, comme son père et son grand-père ? Une superstition à laquelle il est difficile de ne pas céder comme à la famille, aux traditions et à la répartition genrée des tâches auxquelles Banel tente de résister. 

Banel & Adama, c’est Sophocle en Afrique ! Une poésie tragique à l’esthétisme léché et à l’écriture ciselée. Seul premier long-métrage en compétition officielle à Cannes cette année, il est tourné avec des acteurs non-professionnels et en langue peule, dans la région rurale du Fouta. Ce film très subtil est à l’image du Sénégal : éblouissant comme son soleil. Un astre qui consume, qui se fait de plus en plus menaçant, comme l’impeccable Khady Mane (alias Banel). Parfaite pour incarner l’amour fou.