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Cinéma # La Toile de Mer # Salle Jacques-Tati

[zoom] La zone d’intérêt

(États-Unis, Royaume-Uni, Pologne 2024) drame de Jonathan Glazer avec Christian Friedel, Sandra Hüller, Johann Karthaus.
1h46.

Note de la rédaction :

Au pied du mur, l’intolérable banalité du mal. Telle qu’elle a rarement été filmée. De l’autre côté du mur, l’insoutenable cruauté de l’être. Telle qu’elle n’a jamais été filmée. Puisque invisible à l’écran. La signature de ce chef-d’œuvre inédit, parfois déroutant, qui ébranle dans sa construction, déconstruite, moderne, pour ne pas dire expérimentale.  

Car oui, ici, l’horreur des camps, on ne la voit pas – ou si peu, le peu de trop, ce peu de trop qui obscurcit le bleu du ciel d’une fumée mortifère, et nous pétrifie sur place –, mais on l’entend. Des bruits sourds, assourdissants, en continu ; des pleurs, des cris étouffés, des pleurs, des coups de feu exaltés… Plus tard, plus tôt, qu’importe, tout le temps, le sifflement des trains qui arrivent de loin, les aboiements des chiens, le rugissement des fours crématoires, oppressant, le ruissellement des cendres… Plus jamais.  

L’indicible ne se voit pas – ou cyniquement, par la mise en scène d’objets ayant appartenu aux détenues – un rouge à lèvres porté sur ces lèvres aryennes, un manteau en fourrure arboré ostensiblement –, mais l’invisible, lui, se devine. Pas besoin d’images, on ressent. Pas besoin d’images, on les voit. Pas besoin d’images, nous y sommes, sans y être, tout entiers, le cœur serré, meurtri, pris dans cet étau sonore magistral, strident, lancinant… Qui paralyse. Un son venu tout droit des Enfers, puis une rupture dans la narration, puis deux, puis trois… L’écran, tout entier, devient alors rouge (de sang) ou, tout de noir vêtu, hurle pour celles et ceux qu’on n’entend plus. Des incrustations oniriques, comme celle où l’on suit, angoissé, dans les ténèbres, cette jeune fille qui sème des pommes…  

Des séquences brutes, abstraites, puissantes qui viennent percuter le quotidien “idyllique” des Höss, une famille nazie modèle, exemplaire au regard de la « communauté », installée tout près du camp d’Auschwitz. Cinq enfants, une femme qui tient son rôle – au foyer –, et cet homme, à la tête du plus grand centre de mise à mort. Hedwig Höss, habitée par la magistrale Sandra Hüller, fracassante dans Anatomie d’une chute. Et Rudolph Höss, le bourreau d’Auschwitz, interprété par le charismatique Christian Friedel. Deux acteurs monstres pour deux monstres de cruauté qui cohabitent avec la mort, comme si de rien n’était. Dans ce « paradis » fleuri – rythmé par les petits déjeuners, l’école des enfants, les fêtes d’anniversaire, les éclats de rire dans la piscine, les promenades à cheval, les baignades dans la rivière –, on n’oublie pas de jouer aux osselets avec des dents en or ! Quand on ne fait pas de déclarations d’amour à sa jument, après (ou avant, qu’importe) s’être “délesté” de son « trop (plein) de pression » sur une jeune prisonnière. Comble du cynisme, comble de l’horreur. Grand prix au Festival de Cannes – la Palme aurait été méritée –,  La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer, au même titre que Le Fils de Saul de László Nemes (2015), est une œuvre essentielle. Qui casse les codes, certes, qui bouscule, tant mieux, qui appuie là où ça fait mal, et qui questionne. À l’heure où l’Europe, et pas seulement, fait face à la montée des extrêmes. Flippant.