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Portraits # Trignac

La matière à penser des ateliers du Studio El Teatro WorksTM

L’artiste polymorphe Alain Guézennec ouvre les portes de son Studio El Teatro WorksTM en avant première de son exposition à Trignac, du 5 au 23 juin. Bienvenue dans l’antre nazairienne de ce plasticien qui donne matière à penser sur notre monde et ses monstres.

Alain Guézennec dresse le tableau… noir de nos monstres numériques.

À peine franchi le seuil de l’antre d’Alain Guézennec que l’impression de pénétrer dans le laboratoire d’un savant fou saisit le visiteur. En guise d’entrée en matière, un grand tableau noir sur lequel sont tracées des formules à la craie blanche. Mathématiques pour cet ancien scientifique et médecin, elles se font magiques ou énigmatiques pour les béotiens. Le ton est donné en même temps que le sous-titre de l’exposition : À propos de la compression numérique du savoir. Rien d’ésotérique pourtant ici, rien de professoral non plus – malgré le tableau noir – parce qu’Alain Guézennec se fait volontiers guide didactique pour décrypter son œuvre et sa pensée foisonnantes. 

Profusion, effusion et fusion 

Après son projet “Fusion, opus 1” sur les monstres industriels du XXe siècle, la suite. Un opus 2 sur ceux du XXIe siècle qui propose une réflexion sur « nos monstres numériques. Moins lyriques et plus pernicieux que les précédents, ils vont altérer de manière plus durable et sans doute irréversible la nature et l’humanité », augure le plasticien éclairé qui les fait entre autres converger autour de la question de la transmission et de la disparition. « Le titre du projet Fusion, que je mène depuis plus de quinze ans, est une allusion évidente à celle du métal mais aussi au monde numérique puisqu’aujourd’hui, l’homme a déjà fusionné avec lui. Ce monde est même en train de le digérer ! » 

« Rien ne se perd, tout se transforme » 

Cabinets des sciences, de lecture et d’architecture, sa 3e exposition à Trignac se structure en plusieurs parties. Elle s’ouvrira par quatre grands livres. Des “Codex” dont les pages sont des assemblages en plaques de zinc de toiture récupérés sur le site des Forges de… Trignac. Ici pourtant, pas question d’urbex car elles ont été collectées « en bonne et due forme », précise le sexagénaire à l’œil perçant. « Ces plaques ont abrité au moins trois générations. Elles ont peut-être même capté leur âme. Comme nous sommes dans l’idée d’une fantasmagorie, j’y ai aussi inscrit des messages et ajouté des racines ainsi que des matériaux informatiques recyclés. » Ici, pas d’œuvre au noir non plus dans ses créations qui allient rebus, matériaux recyclés et organiques (bitume, argile, mortier, fibres végétales…), tout en se voulant une déclinaison de la formule de Lavoisier. Ces matériaux souvent bruts, il les utilise comme des grands témoins en leur donnant une vie nouvelle. Ainsi les CD-rom renaissent en se métamorphosant en fleurs. « Cet objet du passé, qui n’est pas durable, je le transmets après l’avoir passé sous le feu, symbole de la purification, puis sous l’eau, source de vie. Quant à leur couleur verte, elle est obtenue par du nitrate de cuivre. » Tel un alchimiste, l’ancien élève des artistes Jacqueline Georges-Deyme et Jean-Marc Lange* ne cesse d’expérimenter « pour voir comment réagissent ces matières », souvent improbables. Un goût du mélange de matières et de pigments dont le grand-père, « décorateur de talent », a été le révélateur. 

 

Les mondes en question 

Reste que de toutes les matières, c’est le “what” qu’il préfère. Alain ne cesse en effet de questionner. « Que deviennent toutes ces informations représentant le big data et qui excèdent largement nos capacités d’analyse et d’intégration ? », demande-t-il dans le manifeste servant de base à son travail créatif. Car Alain Guézennec est un artiste de la pensée avant d’être celui de la réalisation. Ses recherches, ils les mènent pour certaines avec son fils Robin, préoccupé par l’homme de plus en plus coupé de ses racines naturelles. Lui-même plasticien, il intervient régulièrement dans ses installations. Dans “Résilience” – deux cadres monumentaux présentant des photos de ruines d’un monstre industriel colonisé par la végétation, des restes de matériels informatiques triturés et des végétaux,  il a ainsi glissé des masques évoquant la présence humaine. L’une de ces deux installations a pour fond une toile carbonisée. Une métaphore de la sentence de Jacques Chirac : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Engagé dans l’étude de l’impact social et environnemental des monstres numériques, Alain Guézennec réfute cependant toute suspicion de scepticisme. Il se dit plutôt réaliste car « il y a plein de choses à faire pour relever les défis qui nous attendent. Il est juste temps de s’y mettre. C’est plutôt la résilience de la nature qui est évoquée dans mes créations au travers des matériaux utilisés ». 

Du Codex au code… informatique 

Dans son œuvre protéiforme, les savoirs mis en volumes sont aussi devenus des volumes de savoirs contenus dans des espaces de plus en plus minuscules. D’où le microscope de “Recherches”, tout droit venu de l’institut Pasteur, pour lire le savoir compressé dans une puce numérique. En est-il seulement capable ? L’humaniste veut montrer qu’à force de “Compression”, également symbolisée par les encyclopédies sous presse, les savoirs ont fini par disparaître dans le monde virtuel et par devenir immatériels. Comment dès lors avoir accès à leurs sources et origines ? Alain Guézennec interroge. Toujours. Sans jamais donner de réponse ni juger. La finalité de cette exposition étant de « gratter un peu à
l’intérieur de nos entrailles
». Et ça gratte. 

* Respectivement grands prix de Rome de sculpture et de peinture