[zoom] Black Dog
(Chine 2025) drame de Hu Guan avec Eddie Peng, Liya Tong, Jia Zhangke.
1h50.
Black dog ? Pour des cinéphiles (et pas que) “à croc” de poésie (politique) ? Assurément. Une onde de choc, dès la première strophe, panoramique et majestueuse, qui a tout d’un western sino-cyno, plus que spaghetti ! Pour décor, le désert de Gobi ; des virevoltants s’y agitent en tout sens, comme annonciateurs d’un désastre ; en son centre, à peine flagrante, une diligence à moteur bleue sortie de nulle part, quand soudain, de l’écran, une horde d’In… chiens sauvages surgit hors de la nuit tombante.
De cette scène, il en ruissellera des tas d’autres, du même acabit, d’une beauté semblable, sibylline et oppressante. L’ADN de cette fresque singulière, comme on en a rarement vu, à la texture oxymorique, pleine de rugosité et de douceur ; à la composition magistralement orchestrée, des plans fixes, minimalistes, épurés de toutes fioritures, mémorables. Une esthétique à la photographie quasi hypnotique amplifiée par un récit à la couleur science-
fictionnelle qui tire sur le surréalisme.
Une fable sociale décalée, drôle et tendre quand elle échappe aux lois de la pesanteur du réel ! Une sorte de tragédie antique à la chinoise auréolée d’une noirceur grave et nuancée, comme suspendue à un fil, à l’image du protagoniste, Lang, enfermé dans un mutisme conscientisé depuis sa sortie de prison, et son retour au village, après 10 ans… C’est dire si de l’eau, il a en coulé à Chixia. Une ville (comme Lang) qui n’est plus que l’ombre d’elle-même, fantomatique, elle qui jadis animée, faisait la fierté de ses habitants, pour la plupart, déjà partis. D’aucuns attendent de voir leur tour arriver, quelques vieux résistent, le loup blanc a quitté le zoo tombé en désuétude ; le tigre fait les cent pas, amorphe, léthargique mais en vie…, tant que ce père âgé abîmé par l’alcool lui donne sa ration.
Nous sommes en 2008, les Jeux olympiques approchent à grands pas. La priorité, l’urgence ? Faire place nette, et raser ces quartiers, entiers, vidés dans leur(s) âme(s) pour « bâtir une société harmonieuse », comme le martèle, à longueur de journée, cette voix faussement bienfaitrice qui sort du haut-parleur. Raser et « abattre, si on veut construire des usines, » tous ces chiens, des centaines, des milliers peut-être, oubliés de tous. Des laissés-pour-compte, victimes directes de ces mutations économiques, abandonnés à leur triste sort, errant dans les rues en ruines…, tel Lang, errant dans ces rues en ruines. Chien et homme (animal social !), comme s’ils ne faisaient qu’un. Comment ne pas voir le parallèle ici conté ? Ainsi, pour le servir, le cinéaste passera par le prisme d’une complicité naissante entre un chien « noir et maigre » pourchassé parce qu’il aurait la rage, et un homme autrefois célèbre, aujourd’hui menacé pour avoir été impliqué dans un crime. Un parallèle qu’il poussera jusqu’au mimétisme… Troublant ! Un angle atypique, curieux à observer pour un film sur lequel on pose forcément Un certain regard (prix largement mérité, décerné lors du dernier festival de Cannes). Un film beau, saisissant, émouvant mais pas pathos pour un yuan. Un film qui a du chien !