Comment vivre la mort ?
Le 18 avril, la maison de quartier de Méan-Penhoët accueille son premier café mortel. Un brin caustique, ce terme désigne un temps de “conversation de comptoir” autour de… la mort. La sienne, celle des autres, celle qu'on appréhende, celles qui ne passent pas, dans un environnement bienveillant et sans parole sachante.
Pointant l’Horloge de Baudelaire, « dieu sinistre, effrayant, impassible, dont le doigt nous menace et nous dit : souviens-toi ! », Cyrille Hemery a choisi la team mort de rire.
Comment vit-on sa mort ? Celle des autres, celle de son voisin, celle de son animal ? Comment faire pour qu’elle fasse de nouveau partie de notre culture ?, parce qu’il est « important de parler de la mort », estime Cyrille Hemery, directrice de la maison de quartier de Méan-Penhöet. « Et ce n’est pas parce qu’on en parle qu’elle va nous tomber dessus », ajoute Elvire Bornand de Plan 9, une association nantaise qui anime des cafés mortels. « Dans nos sociétés, on est pétri par la peur de nommer. Une peur qui relève de la superstition. La preuve, on utilise par exemple beaucoup d’euphémismes pour la désigner : long sommeil, monde invisible… Pour les enfants, c’est à n’y rien comprendre ! », s’exclame la sociologue. C’est donc pour se l’approprier, la désacraliser et briser les tabous qui l’entourent que Bernard Crettaz, sociologue et anthropologue Suisse, a inventé le concept du café mortel en 2004.
“Bistrot de l’au-delà”
Les participants peuvent y prendre la parole ou pas. Au café mortel, ce qui s’y dit, y reste. Il est un espace de liberté d’expression, de confidentialité. « Quelque chose s’y passe de l’ordre de la fraternité, de la sororité avec l’envie de faire collectif et de faire circuler la parole. » Ici, on prend soin mais on ne soigne pas, au sens thérapeutique. Il s’agit aussi de profiter de l’expérience des autres. « Comme personne n’en parle, on ne sait pas ce qui est autorisé, entendable », explique Elvire Bornand qui animera le premier café mortel de la maison de quartier de Méan-Penhoët. Ces moments d’échanges et de dialogue « nous restaurent dans nos aspirations et nos relations aux autres. Dire, c’est un peu déjà arrêter de subir et c’est surtout se rendre compte que l’on n’est pas seul à se poser des questions sur nos vies et nos relations avec les morts », note la sociologue. Comment faire pour que ma mort ne coûte pas cher à mes proches, comment réussir son enterrement ?, sont des questions récurrentes chez les seniors. Mais « ils ne sont pas les plus faciles à atteindre », constate-t-elle. En revanche, les jeunes n’ont pas de problème pour parler de la mort et participer à ces ateliers. Leurs interrogations portent plus sur la façon dont on survit à une personne disparue. « Ils sont nés dans une société où on leur a dit qu’ils vont mourir. Or, même si on comprend bien pourquoi, les parents, eux, n’en disent rien, pensant souvent bien faire. Alors ce sont les réseaux sociaux qui se chargent du sujet. Et ils s’en sont bien emparés. »
Dernières volontés
La grande faucheuse est pourtant notre échéance à tous, la ligne d’arrivée de tout le monde, notre deadline. « La mort, c’est naturel car elle fait partie de la vie », tranche Cyrille Hemery qui participera au même titre que les autres à la séance du 18 avril. Elle sait ce qu’elle veut pour ses adieux. Ou plutôt ce qu’elle ne veut pas. « Quand a été évoquée l’idée de ce café mortel avec notre public, il s’est montré surpris mais curieux. » Certains ont aussi déjà leur idée sur leurs dernières volontés, comme cet habitant qui aimerait des valses de Vienne et Thriller de Michael Jackson pour son enterrement. « Même si on n’est plus là pour le voir, il faut que cet au revoir soit à notre image et pas à celle de ceux qui l’organisent. On a le droit d’organiser sa mort en disant “je”. Si on ne veut pas de fleurs, il faut le dire ! », insiste Cyrille Hemery. Dans ces cafés mortels, qui peuvent être tristes ou joyeux, toutes les émotions sont accueillies. Personne ne s’y s’excuse de pleurer ou de rire. Et comme le café mortel n’a jamais tué personne, vous serez dans quelle team, vous, le 18 avril ?