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Cinéma # Ciné Malouine

[zoom] La voix de Hind Rajab

(France, Tunisie 2025) drame de Kaouther Ben Hania avec Amer Hlehel, Clara Khoury, Motaz Malhees.
1h29.

Note de la rédaction :

Là où il n’est que ruine, là où les débris de milliers de foyers pulvérisés sous les bombes font office de pierres tombales, une petite voix se fait entendre, une voix au milieu de l’enfer sur terre qui porte la douceur des anges. Cette voix, c’est celle de Hind Rajab, 6 ans, un corps, une âme, pas encore de visage, littéralement pétrifiés, pris au piège entre les tirs assourdissants de l’armée israélienne et les corps ensanglantés, sans vie, d’une partie de sa proche famille qui tentait alors de fuir ce 29 janvier 2024 le quartier de Tel al-Hawa, dans le Nord de Gaza, pris d’assaut. Un carnage. 

Et cette voix toujours, au bout du fil, qui supplie, entre de longs silences, intenable : « Venez me chercher, j’ai peur, venez me chercher, je suis seule », avec sans relâche, en fond sonore, ces rafales de tirs et ces blindés qu’elle entend avancer vers elle. Une voix que l’on sait réelle – ce qui rend la portée de la tragédie encore plus insupportable –, et dont on ne peut se détacher, sacralisée par ce spectrogramme qu’on ne lâche pas des yeux, et qui résonne en nous, toujours, bien au-delà de cette salle obscure. 

Après Les filles d’Olfa passé trop vite sur Arte et auréolé d’une myriade de prix (Alice-Guy 2024, l’Œil d’or au festival de Cannes 2023), la cinéaste Kaouther Ben Hania renouvelle le genre du docu-fiction avec cette implacable maîtrise qui fait de son œuvre, une force cinématographique incontestable, bien plus qu’un objet d’art, un devoir de mémoire. 

En fixant sa caméra dans les locaux du Croissant-Rouge, installés à Ramallah, à 83 km de Gaza, elle nous plonge dans l’horreur de la guerre, vécue du côté des secouristes, et du peuple gazaoui fatalement, par le prisme de cette petite voix apeurée qui attend d’être secourue. Avec son abject et désespérant lot d’absurdités, d’incohérences, d’indifférence, d’incompréhension et d’impuissance qui va avec. Car de l’impuissance, dans ce presque huis-clos sous très haute tension où l’on vit, suit en direct le quotidien d’humanitaires palestiniens, où l’on sent, prend en pleine figure la fluctuation légitime de leurs émotions, il y en a. 

Oui, il y en a face à cet immobilisme institutionnel qui les fait – et nous avec – sortir de leurs gonds. De la colère, des larmes, des pétages de plombs, les nerfs mis à rude épreuve, en attendant ce p… de “feu vert” qui peine à venir. Huit minutes seulement pour aller la sauver, et des heures de négociations pour lancer l’intervention des ambulanciers basés sur place. Huit petites minutes, et… 

Kaouther Ben Hania signe là un drame réel, bouleversant par sa force narrative, sa puissance fictionnelle et sa contemporanéité (2024, c’était hier) qui lui a valu, sans grand étonnement le Lion d’argent à la Mostra de Venise. Un film uppercut où le pathos n’a pas droit de visite. Qui prend aux tripes, viscéral, de la première seconde à la dernière. Un film, plus qu’un film, un symbole contre l’oubli, l’indifférence. Une voix, plus qu’une voix. Une voix parmi toutes celles éteintes bien trop tôt. Une voix pour des milliers de petites voix que l’on n’entendra plus rire, chanter, conter l’insouciance du monde. On a juste envie de hurler.