Créatrice textile au fil des rêves
Deux lieux, La Villa Plaisance et la Maison Bleue. Une expo-vente au profit du Secours populaire, les 6 et 7 décembre. Et une créatrice textile mise à l’honneur : Jacqueline Vrbica qui, toute sa vie, a aimé en découdre pour tisser l’inattendu. De manière originale et engagée.
« Ces trois robes – La jeune fille, La jeune fille épanouie, La vieille femme – résument cet engagement rare qu’avait Jacqueline de décrire artistiquement le corps, la mutation des femmes », souligne Catherine Gaucher (Villa Plaisance), au côté de Laurent Vbrica, organisateurs avec Stéphanie Triscos (Maison Bleue) de cette exposition.
« Il faut aller voir la couleur des rêves. » Un « bout de phrase » écrit peut-être lors d’une de ses nuits d’insomnie ou bien à l’aube d’un matin coloré. Peu importe. Car bien plus qu’un instant, c’est « ce qu’elle a fait toute sa vie, aller voir la couleur des rêves », confie son fils, les trémolos dans la voix en lisant cette pensée qui l’a littéralement scotché le jour où il est tombé dessus… Une parmi tant. Des mots tout le temps, partout…, sur des feuilles volantes, sur des carnets d’artiste, des sortes de haïkus cousus main et calligraphiés, faits de plein de petits bouts de journaux, de tissus, de métal, de photographies…
La naissance d’une artiste
Une parmi tant d’autres tableaux et créations textiles, des centaines sur quatre décennies de frénésie créative : « Et j’en découvre encore », poursuit Laurent Vrbica qui a commencé, au décès de sa mère, en août 2024, à 90 ans, à mettre le nez dans tous ses cartons, « des tonnes ». Et à penser à mettre en lumière, à Saint-Marc-sur-Mer – sa dernière demeure –, le travail de Jacqueline Vrbica, née à Nantes et infirmière avant qu’elle ne signe Verbica de son nom d’artiste, protéique, poétesse, discrète, tisseuse d’histoires. Et optimiste ? : « Sa démarche artistique a consisté à transcender, à sublimer une douleur permanente en quelqu’un qui veut contredire tout cela dans une explosion de joie et d’espoir. » Une douleur inaltérable, la perte de son « amour fou, mon père », ce père réfugié politique qui a quitté le Monténégro en 1944. Avant LA rencontre en 1953 à Paris, la naissance des jumeaux, Aube et Laurent, en 1956 et l’accident fatal en 1962. « Ma mère a été frappée par cette tragédie. Pendant des années, ce fut le vide, un vide abyssal. » C’est alors qu’elle se réfugie dans l’écriture. L’art textile arrivera un peu plus tard, dans les années 80. Quand elle rejoint le groupe des 16 mains, un collectif de femmes artistes de la vallée de Chevreuse. Elle multipliera les salons et expositions. L’une de ses pièces sera envoyée aux États-Unis. Elle lui reviendra, et la posera sur son lit…
« Jacqueline était discrète, mais sa présence faisait qu’elle agrégeait plein de monde autour d’elle. C’était la mascotte de la Villa Plaisance », sourit Catherine Gaucher avec tendresse.
« Tantôt gais, tantôt désespérés. »
Seront ainsi exposées des œuvres grands formats « où les losanges s’allongent et les carrés se disloquent dans tous les sens » donnant ainsi lieu à des interprétations multiples, sans concession, et qu’il serait malvenu de « réduire à d’aimables ouvrages pour dames ». Des compositions contemporaines, abstraites aux couleurs percutantes. Des patchworks revisités, déstructurés, engagés, foncièrement féministes, voire subversifs. Et de surcroît, saisissants d’émotions oxymoriques, car « tantôt gais et chantant une vie qui ne lui avait pourtant pas ménagé son lot d’épreuves, tantôt désespérés quand elle se sentait soudain désarmée face à l’injustice et la noirceur de l’existence », écrit l’ex-journaliste à L’Express en présentation de l’exposition qui rendra hommage à sa mère, et à sa sœur jumelle, peintre, décédée un an plus tôt. Et dont le produit de la vente sera intégralement reversé au comité de Saint-Nazaire du Secours populaire. « Ça lui aurait plu, beaucoup », dixit son amie Catherine Gaucher, propriétaire de la Villa Plaisance où chaque année depuis 2020, Jacqueline Vrbica, venait avec ses petites malles en osier remplies de ses carnets, devenus plus petits par la force de l’âge, à l’occasion de Mai des arts dans les jardins… Sa raison de (re)créer. De s’y atteler, comme elle ne l’avait pas fait depuis longtemps. « Tous les matins, elle était à la tâche. Elle ne s’arrêtait plus, et se levait parfois la nuit pour œuvrer à son art, infatigable, à coudre, à tisser des histoires », voire à tremper, quand la main était trop douloureuse, des pansements dans l’encre pour en imprimer des femmes afghanes. Ou d’ailleurs, car dans ses œuvres, la femme, les femmes y sont célébrées avec une majesté et une profondeur singulières.
// Infos d’ailleurs
Longtemps stigmatisé, l’art textile a le vent en poupe… Preuve avec Le fil voyageur, une exposition qui « retrace la passion commune de l’artiste Sheila Hicks et de la chercheuse Monique Levi-Strauss pour les textiles du monde entier » (Quai Branly à Paris, jusqu’au 8 mars), et L’étoffe des rêves, qui « propose une relecture de la notion d’art textile à travers des œuvres d’artistes issus de l’art brut » (La Halle Saint-Pierre, jusqu’au 31 juillet, à Paris).