La nuit je rêve…
Avec Night Shift, le plasticien, vidéaste et poète Paul Heintz rassemble trois documentaires de création, entre fiction et réel, pour s’interroger sur le monde du travail contemporain, son rapport au pouvoir et à la nuit. Des streamers qui monétisent leur sommeil aux copistes industriels de Shenzhen, via « un road movie » nocturne à la saoudienne. Scotchant.
« Ces rencontres sont nourries de projections fictionnelles, de situations qui s’inventent, qui ne sont jamais complètement
la réalité. Je ne fais jamais du documentaire d’observation. Tout est rejoué, y compris le quotidien. »
Night Shift, terme qui signifie littéralement “équipe de nuit”. Paul Heintz, 37 ans, a fait de cette expression devenue familière chez les ouvriers – quels qu’ils soient, où qu’ils soient, mais forcément à l’heure où les villes s’endorment – le titre de sa nouvelle exposition. « Une traversée filmique et plastique » où la nuit apparaît, dans ses œuvres, tour à tour, comme « espace de travail, de réflexion et de dissidence ». Une attention aux formes contemporaines du travail qui s’enracine dans l’histoire familiale de l’artiste. Originaire de Lorraine, dans une région longtemps façonnée par l’industrie minière, il grandit avec « ces réflexions ». Son arrière-grand-père était mineur. Son grand-père, mineur. Son père, médecin du travail auprès des mineurs. La fermeture du dernier puits de charbon en 2007, alors qu’il avait dix-huit ans, a « profondément marqué [sa] perception du travail ». Ses expériences de jobs d’étudiant – dans la restauration, la livraison à vélo ou d’autres activités de service – ont également nourri ses premières recherches artistiques lorsqu’il étudiait aux Beaux-Arts de Nancy, avant de rejoindre les Arts Décoratifs à Paris, puis le Fresnoy à Tourcoing.
Streaming de sommeil
L’installation principale, Sleep Work, est présentée pour la première fois. Ce projet naît d’une recherche commencée en 2020 pendant le confinement, lorsque Paul Heintz découvre une pratique émergente sur internet : des personnes se filment en train de dormir sur des plateformes de streaming. « Une pratique devenue monétisable, notamment grâce à des interactions avec les spectateurs, parfois sous forme de jeux de réveil où les internautes paient pour réveiller les dormeurs en direct. » La chambre à coucher devient alors « espace de business » où les streamers peuvent, depuis leur lit, se faire de l’argent, et arrondir leur fin de mois. « En réalité, on regarde un quotidien très précaire », souligne Paul Heintz qui s’était mis en tête de leur poser cette question : « Quels sont vos rêves ? » Et d’en constituer une liste textuelle. Sur la quinzaine contactés à distance, principalement en Amérique du Nord, trois d’entre eux ont pris une place centrale dans le film : Stephan, 37 ans, vétéran vivant dans l’Oregon, Dottea, 35 ans, assistante juridique à Kansas City, et Andrew, 22 ans, jeune entrepreneur du New Jersey.
Le projet évolue lorsqu’il se rend chez eux pour filmer. « C’est la première fois que je filmais des gens qui se filmaient déjà eux-mêmes ! » L’idée ? Qu’ils réinterprètent et rejouent cette longue liste de rêves. « Que la matière rêve circule d’une chambre à l’autre et devienne une matière commune. Une circulation qui interroge ce qu’il reste aujourd’hui du rêve américain, à l’heure où les plateformes transforment aussi le rapport à l’intime », à la chambre. À cet espace d’enfermement, de solitude, Paul Heintz leur propose des espaces d’échappée, pas loin de chez eux. On y voit Dottea qui rejoue un de ses rêves où elle va en combinaison de super-héroïne dans une maison désaffectée !
À l’étage du Grand Café, l’installation prend la forme d’une chambre immersive. Au centre de la salle aux volets fermés, un grand lit rond permet au public de s’allonger face à deux écrans. Le premier projette en boucle le film avec les trois streamers, le second diffuse en direct des flux de sommeil détournés par un logiciel inédit que Paul Heintz a inventé. Selon les fuseaux horaires, « l’œuvre change constamment, pouvant ainsi montrer des scènes des États-Unis le matin ou d’Asie l’après-midi, au rythme des connexions mondiales ». La liste de rêves collectée apparaît également dans l’exposition sous forme de fragments textuels projetés sur des stores rétroéclairés. « Ces extraits de souvenirs de rêves qu’on m’a racontés, que j’ai isolés, remis à l’écrit » composent une sorte de poésie fragmentaire mouvante, révélant l’importance de l’écriture dans la pratique de l’artiste. Lequel effectivement aime à prolonger ses œuvres en version expo donc, mais aussi en version livre (plusieurs publications, dont Night Shift qui est en cours) et en version cinéma (Sleep Work est inscrit à la Quinzaine des cinéastes à Cannes, et à Visions du réel à Nyon, en Suisse).
De la Chine à l’Arabie saoudite
Deux autres films prolongent la réflexion. L’un, Shānzhài Screnns, suit des peintres copistes, et plus particulièrement Wang Shiping qui fait de la peinture de copie à échelle industrielle dans la banlieue de Shenzhen, dans le petit district de Dafen où plus de 5 000 copistes y travaillent, le téléphone dans une main, le pinceau dans l’autre, pour « témoigner de la solitude du travailleur mondialisé ». L’autre, Nafura, se déroule en Arabie saoudite et interroge – à travers un jeu de langage entre trois amies, le soir autour d’une fontaine monumentale, considérée comme la plus haute du monde – le contrôle de l’eau, du pouvoir politique, des mots et des corps.
Trois films, plus un poème en miroir, des toiles…, pour « un cinéma hybride », entre documentaire et fiction,
Ainsi, Night Shift questionne. Plus, elle dénonce la manière dont « la mondialisation transforme les gestes du travail, l’intimité. Et même les rêves… ». Flippant.
// jusqu’au 10 mai
• Rencontre avec l’artiste, samedi 28 mars, 16h.
• Visite commentée, tous les samedis à 16h (sauf le 14 et le 28 mars).
• Lecture et ciné-concert, vendredi 17 avril, 19h.
• Night Shift, visite LSF, dimanche 19 avril, 11h.
• Rêves à l’antenne, atelier ados, jeudi 23 avril, 11h.