[zoom] Notre Salut
(France 2026) drame historique d'Emmanuel Marre avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit. 2h39.
De son avant, celui d’avant Vichy, en émergent par-ci par-là des bribes – on entend parler de malversation, de casier judiciaire, de dilapidation de l’héritage familial, d’un traité théorique pétainiste rejeté par des maisons d’édition ; on entend une voix off, celle de « [sa] petite madame », dans ces échanges épistolaires, qui se dit, se lit « lasse, désespérée d’attendre quelque chose, rêvant d’un prince ou d’un général en puissance ».
De son après, celui d’après Vichy, rien, nada, nichts ! Évaporé. Dans l’entre-deux ? Qui mieux que son arrière-petit-fils et réalisateur Emmanuel Marre pour nous le conter – encore que de conte, ici, il ne soit nullement question ! Et pour nous dessiner, à sa manière, caméra à l’épaule, les contours de ce zélé patriote à l’idéologie maréchaliste chevillée au corps, façon docu… Une image brute ; parfois crûment exposés à la lumière des visages, des corps, des bouts de corps pris en travelling, en plan large, plan serré, malaise. La collaboration sur grand écran comme encore jamais filmée. Ni vue.
Ici, pas de têtes d’affiche, mais des petites gens qui n’ont rien d’exceptionnel. Ni méchants ni féroces. D’une banalité troublante. Mais « l’ennui avec [lui], c’est précisément qu’il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n’étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux », analysait Hannah Arendt dans son ouvrage Eichmann à Jérusalem, rapport sur la banalité du mal (1963). Difficile de ne pas faire le lien avec Henri Marre, l’incarnation, à son échelle, de la banalité du mal “à la française”, bien que « ni sympathisant nazi ni antisémite », confiera le cinéaste à l’antenne d’une radio. Ce qui ne l’empêche pas d’être un pur produit de la bureaucratie… totalitariste.
Écrivain refoulé, mari décevant, pétainiste sincère et dévoué… Un fieffé collabo qui le devient au bout d’une heure et demie de film, prêt à tout, à n’importe quoi même, et surtout au pire, du moment qu’il peut « servir son pays, et apporter modestement – [!] – sa pierre à l’édifice » afin de rendre à la France toute sa grandeur. Et rien de tel qu’un ingénieur méthodique, rationnel, un peu voyou sur les bords pris « d’une enivrante sensation de participer à quelque chose de grand » pour manager le Commissariat à la lutte contre le chômage. Dont l’objectif premier est de « gagner en efficacité », un leitmotiv pour Henri Marre. Plus, sa raison d’être, comme investi d’une mission messianique ! On voit où mène l’aveuglement idéologique !
Notre salut, plus qu’une fresque historique auréolée du Prix du scénario à Cannes, une œuvre essentielle dont la violence déshumanisante du chirurgical langage administratif fait froid dans le dos. Une œuvre qui marque les esprits, elle-même marquée par la modernité du propos. Propos contemporanéisés par un flow de synthétiseurs eighties et de ritournelles pop – de Sounds like a melody d’Alphaville à Live is life d’Opus, jusqu’au célèbre Pop Corn électro de Gershon Kingsley popularisé par Hot Butter dans les années 1970 – et sur laquelle se joue une comédie dansée surréaliste et grotesque, sans doute pour mieux souligner l’indécence mécanique des rouages du pouvoir collaborationniste.